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La grande carte de 1737 

Un document confidentiel

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Le mercredi 10 juin 1980, depuis le château-fort de Vincennes où elles sont enfermées, les archives militaires de la nation française nous dégorgèrent la plus belle découverte de nos recherches sur les mappes.

 La grande carte des États de Savoie en 36 feuilles (plus une d'assemblage) ressortait enfin au grand jour après une disparition de presque un quart de millénaire. Une note d'André Perret dans la préface à l'inventaire des Archives de Cour de la Savoie nous avait révélé qu'en 1801 on la cherchait déjà. On avait fini par se douter de sa présence dans ce dépôt militaire parce que l'enquête nous avait confirmé son existence convoitée à Turin d'où un rapt par la première vague d'armée napoléonienne la fît définitivement disparaître. De fait personne ne l'avait jamais revue depuis sa fabrication entre 1730 et 1737. Ni surtout utilisée réellement. Double mystère ! On peut aujourd'hui enfin éclaircir cette disparition entre 1799 et 1980. Les hordes militaires n'ont jamais eu la mesure des dépôts, d'archives. Leurs prompts paquetages turinois en sont un exemple, si bien que le bureau géographique particulier de Napoléon et celui de l'armée d'Italie cherchèrent vainement ce précieux document peu après le passage des premiers ravisseurs.

 Tout l'empire courait après cette carte générale de Savoie. L'ancien duché n'était qu'un immense trou qu'il fallait combler entre la carte générale de France lentement achevée par Cassini III vers 1790 (plus d'un siècle après ces débuts !) et les divers rapts cartographiques effectués dans les royautés italiennes promptement réunies, elles, et ressoudées par nos premiers grands ingénieurs géographes militaires, ceux que chérissait l'empereur lui-même.

 Moralité, il fallut attendre les travaux privés d'un particulier, passionné de montagne. Paul Helbronner, pour voir s'effectuer enfin la triangulation géodésique complète de nos Alpes à ses frais en... 1925. Entre 1860 et cette date. l'État-Major français responsable de toutes les couvertures cartographiques du pays ne fit que mettre au propre des relevés sardes des années 1820. eux-mêmes sans aucune mesure avec les soins apportés à la confection de l'inventaire cartographique de 1737.

 Curieusement, donc, cette Savoie, qui fut l'une des monarchies éclairées la plus en avance grâce à cette carte de 1737, se bloqua complètement aux réformes territoriales qu'aurait dû produire sa carte. Elle relégua sa carte jusqu'à sa disparition définitive en 1799. Nous savons pourquoi alors. Nous pouvons toujours nous interroger sur la difficulté d'appréhension cartographique au goût de la nouvelle modernité d'une Savoie, presque vierge d'azimuts scientifiques jusqu'en 1925. Étrange affaire dans une contrée où Saussure et ses compagnons remirent en question tous les anciens regards mystiques sur la genèse du monde grâce à leurs travaux scientifiques qui sondèrent la. formation des massifs.

 Etrange leçon d'opacité d'une contrée mise à nu trop brutalement par son roi entre 1720 et 1730 et qui mua l'admirable exercice des manuscrits de cultures et montagnes en silence d'un exemplaire inaccessible. Or, ces mêmes massifs inspirèrent également toutes les théories de Viollet le Duc sur la structure des édifices grâce à l'étude de la décomposition prismatique du Mont-Blanc. Celui qui devait devenir le Mont-Europe et le centre originel de toutes les coordonnées du nouveau monde de l'Empire, (selon un projet présenté à Napoléon) ne fit que ralentir les conséquences d'un travail post-cartographique magnifiquement préparé par l'exemplaire de 1737 (pourtant le plus en avance de son temps).

 La pénétration des regards des géomètres, puis des géologues, puis des architectes de la technique, n'encouragea guère parallèlement le développement des projets d'aménagement sur ces territoires montagneux, il fallut attendre quelques digues et des routes frontalières, efforts bien minimes des ingénieurs piémontais à la fin du XVIII°, repris entre 1820 et 1860; comparons-les à tous les projets produits par les cartes de France et d'Italie entre 1730 et 1830. Aux grands impacts territoriaux, canaux, villes nouvelles et transports accélérés des surplus agricoles soigneusement pondérés d'une contrée à l'autre, la Savoie opta pour un autre type de regard économique, beaucoup plus novateur en 1720, lors des travaux de début du cadastre, mais resté sans suite directe. Pourquoi ? Pourquoi encore ? C'est là qu'il ne faut pas s'enferrer sur ce faux problème de disparition en 1799 d'un document exceptionnel. Les vraies questions doivent être posées entre 1737 et 1792, date de l'importation d'un autre despotisme venu de Paris en fièvre.

 Revenons au premier despotisme, celui de Victor-Amédée II, Roi de Piémont-Sardaigne. Quelle est son extraordinaire « innovation à côté » en 1720 ? D'autres notices par MM. Nicolas et Paillard détaillent l'opportunisme fiscal du nouveau roi. Bref, il lança ce nouveau cadastre pour aboutir à une réforme fiscale généralisée qui produirait à ternie un basculement de la société. Les communes, conscientes de leurs patrimoines fonciers exacts, apprendront à les faire fructifier au mieux et à racheter patiemment les anciens servis féodaux pour expulser discrètement une classe noble devenue intermédiaire parasite entre un roi qui sait tout de la richesse de ses sujets et des sujets qui savent tout sur eux-mêmes. Les savantes statistiques du cadastre de 1730 doivent exercer un effet de transparence capable de briser les intermédiaires archaïques dont le rôle de rétention de micro-flux désordonnés entre eux n'a plus de raison d'être. Voilà pourquoi fièrement notre Victor-Amédée II aimait répéter : « Notre autorité est despotique ! » Son cadastre rendit transparente la machine administrative du royaume. Carte de la connaissance totale, elle dévoile les rapports internes à chaque communauté au lieu d'opacifier le territoire par des spéculations hasardeuses sur sa géographie montagnarde.

 C'est là que nous arrivons au génie du document 1737.

 Comparé à la France géométrique de Cassini II, premier pays au monde à être couvert d'une impeccable armature systématique de triangles dès 1744, ce travail antérieur, radicalement opposé, s'explique fort bien.

 En France, le réseau des grands triangles va charpenter un territoire mis au net par la géométrie de sa nouvelle carte. Dès 1700, Louis XIV offrait au premier Cassini des passeports pour accroître les richesses du royaume (grâce aux canaux et nouvelles circulations des richesses que pourront produire ses travaux d'épuration cartographique généralisée). Le clin d'œil pré-physiocracique sur un sol national exclusivement producteur de biens existera surtout par la mise en mouvement intensive des premiers surplus agricoles que permettra le réseau d'infrastructures, proposé corollairement à la nouvelle carte de France par les premiers ingénieurs des Ponts-et-Chaussées français qui seront avant tout des aides cartographes.

 En Savoie, ce sera tout le contraire. Le Roi de Piémont n'a pas rêvé à une impossible géométrisation devant une nature trop envahissante. Ni à la mise au pas de toutes ses forces hydrauliques, maux impeccables rectitudes de nouveaux tracés routiers dont la conduite a toujours été dictée par les logiques d'agencements des massifs. Non, le Roi de Piémont a fait beaucoup mieux. Il s'est emparé de la terre directement, parcelle après parcelle. Par ce réajustement prodigieux du nouvel impôt foncier de péréquation générale, but du programme cadastral consacré par le document de synthèse de 1737, ce Roi devenait le second propriétaire souverain de toutes les terres en donnant l'illusion d'accroître le phénomène de possession de chaque individu par son lopin. Au lieu de rester une puissance abstraite, possessif de rien en particulier, ce roi avait égrené chaque pièce du sol pour l'assigner à chaque sujet, noble ou paysan, riche ou pauvre, en concluant : « maintenant c'est 18% pour moi, et personne ne triche parce que vous êtes tous à égalité sur mon territoire ». Le génie de ce nouveau rapport direct à la terre infiniment plus physiocratique que celui rêvé par Colbert et Louis XIV fut de confondre une concrétisation territoriale excessive en avance d'un siècle sur le cadastre français avec un degré d'abstraction fiscal infiniment plus souple à faire circuler que des chalands chargés de blés. Nous étions en montagne avons-nous dit ; les marchés suivront c'est tout. Donc, sans nécessité d'utilisation multipliée pour des micro-projets ultérieurs disséminés sur tout le territoire, cette précieuse synthèse de 1737 ne pouvait que rester unique. Le despote est un, sa raison omni regardante n'a besoin que des relais locaux ; les mappes seront elles-mêmes à exemplaire unique (un dans la commune concernée, un dans les archives de la capitale). Pourquoi se répandre par la gravure, but unique de l'entreprise voisine de Cassini (avant que Napoléon ne la confisque pour des raisons militaires archaïques) ? La carte de France géométrique devait pénétrer dans toutes les couches marchandes et technique? de la société française afin de la mettre en mouvement, afin de produire une circulation accrue, encouragée pour chacun grâce à son fond épuré de tout graphisme et surcharge inutile. En Savoie au contraire, personne ne devait bouger, hormis les produits fiscaux et les agents collecteurs. Au Roi unique, jaloux de l'implacable rigueur de sa machine fiscale sur un territoire richement rehaussé d'une marqueterie communale qu'il pouvait seul maîtriser, il était inconcevable d'opposer une multitude d'agents procréateurs de circulations parasites et impossibles. Les vallées devaient rester imperméables entre elles pour les sujets. Elles ne faisaient qu'une pour le despote grâce à sa carte, joyau pervers qu'il emmura jusqu'au rapt de 1799.

 Ainsi, toute nouvelle parcelle mise en valeur consommait seulement la part confidentielle du secret entre le Roi et son nouveau détenteur. La mémoire des livres notariés accumulait les transactions ; la carte unique de Savoie de 1737 conservait toute la magie des opérations. La France de Cassini fut celle des petites innovations locales surmultipliées, jalouses d'un centralisme qu'elles crurent casser au début de la révolution pour mieux se faire prendre à revers. La Savoie, d'un seul bloc bascula, elle, de Piémont en France, parce qu'elle n'était qu'un seul bloc au comportement secret, une grosse caisse de crédit agricole concentrée dans les mains d'un seul délégué, l'Intendant de Chambéry. Le pouvoir économique n'aime pas les partages. Encore moins que les militaires il se devait de diffuser le secret de sa carte unique. Seules bribes de justifications annexes à la rediffusion de l'impôt lors de la concentration de tous les cadastres en une seule carte : épaissir les places-fortes et les routes frontalières pour consolider le bastion savoyard. L'impôt territorial nouveau, est la mise en correspondance directe d'un territoire (insurvolable par la géométrie des triangles) avec trois à dix mille parcelles multipliées par cinq cent communes. Cassini avait besoin des curés mis bout à bout le long de clochers médians. Notre Roi de Piémont s'en remit à l'arbitrage des syndics sur des limites réinventées pour la cause. Comment aller au plus vite d'une paroisse à l'autre ? Le cadastre sarde produisit une conscience communale renforcée, créant et stimulant un climat de compétition. Comment être plus riches que la commune voisine [on voit presque poindre fièrement le plaisir de payer plus d'impôt ? On ne fait pas de routes plus rapides par une corvée généralisée comme en France, mais l'on participe à l'assurance collective des dégâts (grêle, inondation) par des versements d'argent aux voisins]. Les flux marchands français furent la protohistoire du capitalisme. Le génie sarde en inventa un autre, trop autogéré entre le despote et ses communes libres pour être hélas toujours bien compris et sollicité aujourd'hui. Ces mappes fondues dans la carte de 1737 préfigurent peut-être plus qu'on ne le croit.

 Une parenthèse mérite d'être ouverte à ce propos, afin de dévoiler l'inutilité de deux siècles de critique purement scientifique des cartes liée à une exactitude aussi obsessionnelle que superfétatoire.

La France géométrique des Cassini ne voulut pas bouger d'un pouce grâce à la triangulation, celle qui fit mépriser la Savoie par tous les ingénieurs de la carte jusqu'au dernier sommet d'Helbronner en 1925. Or, la carte de 1737 est splendidement exacte dans ses contours. Somme de petits intérieurs minutieusement assemblés, partis de vérifications communales minimales, des micro-micro triangulations sans sinus mais à la chaîne, elle s'assemble prodigieusement pour ne guère ébranler les pourtours. Le péril de l'exercice prouve non seulement la qualité des composants — chaque mappe communale — mais encore la fiabilité d'un assemblage à partir d'un travail sur la limite et la jointure de commune à commune, tout aussi viable qu'un liaisonnement visuel direct de clocher à clocher. Les sommets inaccessibles, provocations du flou qui n'est qu'apparent, .furent en réalité les plus inamovibles des bornes. Simplement, à l'autorité de la trigonométrie qui ne pouvait que faire triompher un maiIIage rectiligne (présupposé de deux siècles d'aménagement du territoire aux seules mains des ingénieurs des Ponts armés de leurs lunettes de visée, étroites jusqu'à la mire obsédante et unique), la Savoie sut opposer une multitude d'articulations de commune à commune le long de charnières sensibles à tous les sujets. Les routes impossibles devinrent des communaux à partager.  Fluidifier un état fit place à la micro-thésaurisation de capitaux agraires et pastoraux qu'il s'agissait bien de réformer pour la péréquation. Le savoir des calculs compensatoires n'alla pas jusqu'aux sinus. Il suffisait de convertir directement le territoire en surfaces puis en richesses comptables tant à x et tant à y.

 Cet assemblage prodigieux de 1737 ne laissera pas marquer beaucoup de points par nos plus récentes cartes savoyardes de l'I.G.N., à quelques glaciers près qui n'en finiront plus de glisser. Son espace fiscal produisit d'autre part plus vite une bourgeoisie de plaine rapide à prendre la terre par mutations bien avant l'autre révolution.

 Bruno VAYSSIERE

 

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